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Donner la chance aux femmes et jeunes de reprendre le contrôle de leur sexualité grâce au projet ENSEMBLE

Santé
Togo

Cinq ans après le début du mouvement #metoo à l’international, le combat des femmes au Togo repose sur l’éducation sexuelle des jeunes. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, que ce soit pour déconstruire les mythes par rapport à la contraception, diminuer les violences faites aux femmes ou réduire les avortements illicites menant trop souvent à la mort, le combat est tout d’abord celui des mots.

Des jeunes participent à une animation organisée par des pairs éducateurs en milieu extra scolaire dans le centre d'écoute et d'accueil mis en place par HI à Aklakou, au Togo

Des jeunes participent à une animation organisée par des pairs éducateurs en milieu extra scolaire dans le centre d'écoute et d'accueil mis en place par HI à Aklakou, au Togo. | © A. Surprenant / MYOP / HI

« Les funérailles » de l’abstinence

 

Victoire Hinnah, 17 ans, marche entre les rangs de pupitres d’une salle sombre et bien remplie. « Savez-vous ce qui est le plus conseillé pour les jeunes dans nos localités ? » Un élève lève la main et affirme d’un ton sérieux « abstinence et préservatif » La vingtaine d’élèves éclate de rire. « Mais l’abstinence, c’est déjà parti ! » et Victoire de rétorquer « Vous ne m’avez pas invité aux funérailles ? »

Victoire a été formée par Humanité & Inclusion, pour mener des ateliers sur la sexualité auprès d’étudiants de son âge. Face à ce qu’elle décrit comme un « écart générationnel », les jeunes qui expérimentent avec le sexe se font fermer la porte au nez lorsqu’ils vont en pharmacie chercher la pilule du lendemain ou de la contraception, les parents les traitent de « vagabonds » pensant qu’ils vont gâcher leur vie. « À cause des croyances auxquelles font face les jeunes qui s'informent et prennent leur contraception en main, [ils] se découragent et cela a un très grand impact sur les grossesses précoces. Tout le monde parle de l'abstinence mais il y a la réalité des choses : on sait que certains jeunes sont actifs [sexuellement]. » Pour la studieuse adolescente, « il vaut mieux dire aux enfants ce qu'ils trouveront dehors, qu’eux même aillent chercher » au risque de « commettre des erreurs ».

Des fautes qui peuvent s’avérer graves : Anselme, 21 ans, admet qu’il pensait seulement à satisfaire ses « propres désirs » ignorant que le sexe après un « non » était un viol, ou que le harcèlement avait « de lourdes conséquences » sur ses camarades. Mais après les ateliers avec Victoire, il fait « une introspection » et respecte « l’égalité des chances ».

« Les objectifs poursuivis par #metoo sont les mêmes que nous poursuivons ici, » explique Eli Kofi Afossogbe, chargé du projet pour Humanité & Inclusion qui a mis en place ces ateliers.

« Nos activités tendent à lever ces barrières pour donner la chance aux femmes et aux filles d’être aux commandes, de connaître ce qui est mis en place au niveau national pour faire respecter leurs droits, notamment sur le viol, les violences sexuelles et conjugales, tout autant de sujets qui sont débattus dans nos projets. »

« Une expression d'ici dit qu'il faut s'asseoir avant de se coucher, » dit Gracia, 18 ans, bras posé sur l’épaule de Dimitri, son compagnon d’un an son aîné. « Tu dois prendre des précautions pour être prêt, avoir étudié avant [d’enfanter], pour l'épanouissement de tes enfants. » Le jeune couple est avant-gardiste : la prévalence de la contraception au Togo est de 23% de femmes âgées de 15 à 49 ans, contre 73% au Canada, selon les statistiques du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).

Dans une clinique de la région, Annick Kpanou, sage-femme, affirme que sur la cinquantaine de femmes qu’elle accueille chaque mois, un tiers a moins de 18 ans. « Ça me fait de la peine de voir une fille-mère, » dit-elle. « Je regrette toujours qu’elles aient arrêté leurs études. » 

Faire quelque chose 

Louise Assiongbon, accueillante, montre avec entrain des images des différents types de contraception à Christine Teyi, 21 ans, qui berce Merveille née il y a un mois. Sur une terrasse proprette, à deux pas d’une matriarche qui frit des beignets, la jeune mère choisira une injection valide pendant trois mois, avant d’affirmer « même si mon mari n’avait pas voulu, je l’aurais fait quand même. » Une deuxième grossesse non-désirée annihilerait ses projets d’études et de salon de coiffure. Aussitôt dit, aussitôt fait : elle reçoit sa dose gratuite.

« C’est quand une de mes amies est morte des suites d’un avortement que j’ai voulu faire quelque chose, » avoue à mi-voix Louise, agente de santé communautaire. Son allure altière fond à l’évocation de ce souvenir enfoui depuis ses 18 ans.

Aux alentours de la coloniale ville côtière d’Anohé, au Togo, certaines femmes vont au Bénin voisin en barque pour se débarrasser des grossesses non-désirées. Au Togo, la pratique est illégale, sauf en cas de danger pour la vie de la mère ou de l’enfant, ou suite à un viol. Des règles restrictives, bien qu’elles aient été adoucies fin 2006, qui touchent 92% des femmes d’Afrique Subsaharienne en âge de procréer selon des données de 2019 du Guttmacher Institute. C’est la région du monde où le taux de létalité des avortements est le plus élevé.

Christine jongle entre son métier de coiffeuse et ses consultations avec des femmes de son quartier qui souhaitent s’informer ou avoir accès à la contraception, soupirant : « je veux aider les femmes pour leur permettre d'évoluer un peu et de gagner leur avenir, et éviter la mortalité en avortant. »

La parole

 

Près de 2000 adolescents sont réunis à l’ombre d’un manguier dans la cour de leur école, éclatant d’un tonnerre de rire qui fait trembler les feuilles. C’est une représentation de théâtre de l’association Nyagbe, « La Parole », qui cause leur hilarité. Pourtant, les sujets abordés sont tout sauf réjouissants : violences sexuelles, harcèlement, avortement…

Sur le principe du théâtre forum, fondé pour l’empouvoirement des opprimés au cœur des favelas brésiliennes dans les années 60, la représentation permet aux jeunes de « prendre la parole à la place des personnages, devenant acteurs de la solution, » selon Marielle Edorh, de l’association.  

Un élève d’une douzaine d’années revêt une blouse médicale, s’investi de son nouveau rôle : « non, je ne pratiquerai pas d’avortement ! » scande-t-il face à l’actrice de Nyagbe. « Mais c’est mon oncle qui m’a touchée, je ne sais pas quoi faire, » implore-t-elle. Le jeune, convaincu par la scène jouée précédemment que l’avortement conduisait à la mort, ignore la nouvelle information. L’inceste est balayé de la main et il répète : « non ! » La foule suit avec attention, alors que l’actrice professionnelle étire le dialogue vers une solution. Applaudissements. L’animatrice demande s’il y a eu de l’écoute. Un « oui » sans équivoque parcourt la foule.

« Je suis sur le terrain, je vois ce que mes parents ont vécu. Il y a des violences dans nos foyers dans nos familles, les femmes n’arrivent pas à lever la tête pour revendiquer leurs droits. Elles se font mépriser, maltraiter. Elles disaient que c’est tabou de parler de la violence sur une fille, par peur que la sexualité de la fille soit exposée. Mais les filles ont des séquelles sur toute leur vie. » explique Akpéné Aziadapou Dédé, trentenaire, militante pour les droits des femmes.

Peu de femmes savent qu’elles peuvent porter plainte, avorter légalement des suites d’un viol ou utiliser une forme de contraception sans l’accord de leur mari.

Selon Sophie Brière, professeure à l’Université Laval et chercheuse sur les questions de l’aide humanitaire et de la diversité, l’aide humanitaire sur les questions de genre pose un « paradoxe » et demande de « réconcilier les deux univers » le canadien, où il reste aussi des inégalités à abattre, et celui du pays bénéficiaire. « On arrive avec des pratiques très normées et on est dans des mouvements féministes participatifs et revendicateurs. Il faut que les préoccupations sur le genre soient intégrées à toutes les étapes, qu’on applique des méthodes participatives et décentralisées pour que les gens aient plus de ressources sur le terrain pour répondre aux besoins. » Selon elle, « il faut faire attention et ne pas présumer qu’il existe plus de problèmes dans d’autres pays que chez nous. »

Au Togo, Akpéné reste optimiste. Elle constate que, de plus en plus, « les femmes peuvent donner leur point de vue. »

Ce reportage a été commandité par Humanité & Inclusion dans le cadre du projet ENSEMBLE, réalisé grâce au financement d'Affaires Mondiales Canada. 

 

 

 

 

 

 

 

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